Amanat, La Forêt sacrée
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L’exposition Amanat, La Forêt sacrée réunit un corpus d’œuvres récentes et anciennes de l’artiste et cinéaste ouzbèke Saodat Ismailova, autour d’un film tourné à Arslanbob, l’une des plus vastes forêts de noyers au monde, au sud du Kirghizistan. À travers le cinéma, l’installation, les archives et le son, Ismailova explore les histoires culturelles et spirituelles de l’Asie centrale, en s’appuyant sur les mythes, traditions orales et rituels et expériences vécues. L’exposition se déploie à partir d’Arslanbob, envisagé à la fois comme un paysage vivant et un champ de récits, où écologies, croyances et mémoires sont indissociables.
La forêt tire son nom d’Arslanbob, un mystique qui, selon la légende, aurait erré pendant deux cents ans avec un noyau de datte sous la langue. D’après une légende locale, le vieillard l’aurait finalement confié à un enfant de sept ans, qui deviendra ensuite l’un des grands mystiques de l’Asie centrale du XIIe siècle, Ahmed Yasavi. La forêt toute entière serait née de cette graine. Selon des croyances locales, les noix qui y poussent posséderaient des propriétés hallucinogènes.
Le mot « amanat » provient de « amānah », qui se traduit par confiance en arabe et apparaît également en persan et dans les langues turciques. Dans ce contexte, il désigne un héritage que l’on ne possède pas, mais que l’on détient temporairement et que l’on doit protéger. Il renvoie à ce fragile passage de responsabilité entre les corps, les générations et les mondes.
Aujourd’hui, Arslanbob est à la fois une terre sacrée, une archive vivante, une ressource économique et un territoire disputé. Le lieu est façonné par la récolte des noix, l’exploitation forestière, le changement climatique et les revendications contradictoires entre préservation et utilisation. Le travail d’Ismailova ne sépare pas nature et culture, mais révèle leur entrelacement. Ses films oscillent entre documentaire, essai visuel et poétique, abordant la forêt comme un seuil où les réalités visibles et invisibles se rencontrent.
L’exposition met en lumière ces réflexions à travers des œuvres qui explorent les intersections entre des paysages physiques et mentaux. Parmi celles-ci, Swan Lake propose une vision tourmentée et onirique, évoquant la perception hallucinogène provoquée par les noix de la forêt. Le film mêle des images du cinéma centrasiatique, issues des décennies précédant et suivant l’effondrement de l’Union soviétique, avec des archives diffusées à la télévision soviétique, notamment des séances d’hypnose collective montrées en 1989.
Ces images reflètent un moment de profonde désorientation politique où les certitudes idéologiques se délitent. L’installation As We Fade transforme une seconde de film en un espace. Vingt-quatre panneaux de soie suspendus mettent en dialogue des images contemporaines de la montagne Sulaiman-Too avec des séquences de pèlerinage de 1929. The Haunted raconte l’histoire du tigre de Turan, retraçant sa disparition des paysages centrasiatiques et sa survie comme présence spectrale dans les mémoires, les récits et les rêves.
L’exposition constitue une méditation sur la transmission et la disparition. Dans la pratique d’Ismailova, le cinéma, le son et la sculpture ne sont pas de simples médias de représentation, mais de vifs moments d’attention. Son travail permet aux lieux de parler, aux histoires de persister et à des mondes fragiles de rester perceptibles.
Saodat Ismailova, Amanat, arrêt sur image, 2026. Avec l'aimable autorisation de l'artiste.
Saodat Ismailova, Amanat, arrêt sur image, 2026. Avec l'aimable autorisation de l'artiste.
Saodat Ismailova
Saodat Ismailova est une cinéaste et artiste originaire d'Ouzbékistan qui a grandi dans l'ère post-soviétique et a mené sa carrière artistique entre Paris et Tachkent. Entremêlant rituels et rêves dans la trame de la vie quotidienne, ses films explorent la complexité des multiples couches de l'Asie centrale.
Elle est diplômée de l'Institut national des arts et de la culture de Tachkent et du Fresnoy, Studio national des arts contemporains à Tourcoing. En 2021, elle a fondé le collectif de recherche DAVRA en Asie centrale.
Elle a présenté des expositions individuelles au Swiss Institute (2026), au Pirelli HangarBicocca à Milan (2024-2025), à l'Eye Filmmuseum à Amsterdam (2023), au Fresnoy à Tourcoing (2023) et au Centre d'art contemporain de Tachkent (2019). Son travail a été présenté dans de nombreuses expositions collectives, notamment à la Bourse de Commerce, Collection Pinault (2026), à la Fondation Pernod Ricard (2025), à la Biennale de Venise (2013, 2022), à la documenta 15 (2022) et dans de grands festivals internationaux de cinéma. En 2022, elle a reçu le prix Eye Art & Film à Amsterdam et le prix d'or Art Basel en 2025.